La vie d’un petit grain de raisin qui fera avec ses petits copains les vins du Clos

Naissance
Il y a déjà 10 ans, père et mère français mais avec des ancêtres américains à cause du phylloxera. Je m’appelle Bob.

Vous ne connaissez pas l’histoire du phylloxera ?
Je vais passer la parole à Anne Marie qui saura mieux vous expliquer et le plus simplement possible ce fléau qui décima la majorité des vignobles d’Europe vers la deuxième moitié du 19eme siècle.
En fait il s’agit déjà d’une histoire de mondialisation, de voyages, de migrations. C’est, je pense, une des plus graves crises que l’Europe viticole ait connue. Le mal est venu d’ailleurs et c’est ailleurs qui a permis de le reconstruire.
En 1863 pour la première fois on trouve trace, en France, de cet insecte, dit piqueur, venu apparemment avec des pieds de vigne de collection pour un ampélographe et qui rapidement va envahir toute l’Europe et détruire tout ou partie des vignobles avec des conséquences économiques, sociales et humaines dramatiques.
Cet insecte microscopique a depuis envahi tous les vignobles du monde. Ou presque.
Une crise de 30 ans, beaucoup d’essais de lutte, sans résultat et puis un jour quelqu’un a eu l’idée d’utiliser un porte greffe américain, résistant au phylloxera, afin de reconstruire les vignobles européens.
Comme dans toute histoire –je fais un raccourci- une solution a toujours ses avantages et ses inconvénients, on a reconstitué un vignoble certes mais les portes greffes américains ont aussi apparemment apporté des maladies jusqu’alors inconnues, comme le mildiou qui n’est apparu en Europe qu’en 1878. On en reparlera, le moins possible, j’espère, car la lutte peut être féroce.
J’ai toujours entendu parler du phylloxera, j’ai des livres anciens avec des gravures, j’ai écrit des articles sur ce phénomène dévastateur, mais je n’avais jamais imaginé en voir un en vrai, au point de presque pouvoir le toucher si ça n’était pas aussi minuscule, en effet impossible de le voir à l’œil nu –pour moi c’était un peu comme un mauvais conte, un fantôme, en fait une mauvaise légende- et puis lors de mon passage à UC Davis, en Californie, j’ai pu le voir bien vivant au microscope, j’ai même pu observer une ponte d’œufs, terriblement impressionnant je vous assure. A l’époque il n’y avait pas de Smartphone donc vous devez me croire sur parole.
Moment intense, moment impressionnant et moment où je me suis sentie si proche de ce que nos ancêtres ont dû supporter sans savoir ce qui arrivait à leurs vignes, car ils ne le voyaient pas… Des morts, de la famine… Une tristesse immense m’a envahi et comprendre que plus de 100 ans après on ne sait toujours pas l’éradiquer. Je ne rentrerai pas ici dans les détails, mais cet insecte a un système de reproduction extrêmement complexe et diablement efficace.
Donc on va dire que mon père c’est l’américain et ma mère le cépage –tel qu’il était avant- mais posé sur un autre socle, donc on est déjà dans la mondialisation, dans la mixité pour le bonheur de tous. Mes parents heureux de retrouver un intérêt à s’unir pour le meilleur plus que pour le pire vont chaque année donner naissance à un certain nombre d’enfants ; 2 ou 3 même parfois 6 grappes par famille. La taille qui est effectuée par nos protecteurs déterminera le nombre d’enfants qu’un couple est capable de garder.
Dès que la chaleur revient et que le soleil réchauffe notre terre, mes parents se dépêchent de sortir un petit bouton : c’est l’espoir d’une nouvelle vie. Quand les températures sont favorables, très rapidement une puis deux et même trois feuilles viennent me protéger, je suis encore dans le bois, le ventre de ma mère, mais on me prépare le terrain de ma naissance, on me fait un nid douillet pour qu’à ma sortie, j’ai le temps de m’épanouir avant de naître complètement.
Tout comme pour un embryon il y a un temps d’attente.

Et moi parfois j’ai envie de pointer le bout de ma grappe un peu plus vite que nécessaire. Mais tant que le gel est à craindre, je suis en danger de mort.
Et même si je n’ai pas encore sorti le bout de mon nez, le gel peut me faire mourir dans l’œuf, c’est rarement le cas, mais cette année a été particulièrement difficile pour mes petits cousins français, de 10 à 70% de vignes détruites, et donc d’avortons, autant de frères et sœurs qui ne verront jamais le jour.
Alors moi, avec mes frères et sœurs, au Clos on a décidé de ne pas sortir, de se cacher et de rester bien à l’abri dans le bois de nos mères et quand nous avons appris ce qui s’était passé ailleurs en Roumanie, du gel, de la neige et que nos petits cousins là-bas étaient en danger, on s’est encore plus bloqué. Anne Marie nous racontait ce qui se passait ailleurs, nous montrait des images horribles de vignes complètement brûlées par le gel, sans espoir qu’une nouvelle naissance puisse apporter un peu de réconfort aux propriétaires. C’est seulement avec un mois de retard par rapport à l’an dernier que nous avons arrêté de jouer à cache à cache.
En effet, début mai, le printemps est enfin arrivé au Clos, un peu de chaleur et on a tout donné pour essayer de rattraper notre retard. Mes petites nourrices, les feuilles, sont sorties en premier pour me préparer le terrain, puis ont continué à me protéger en attendant que la chaleur printanière m’aide à me développer. En fait les feuilles me nourrissent jusqu’à ce qu’un coup de sécateur m’envoie vers ma destination finale, notre Graal à nous les grains, notre fierté, la Cave. Certains d’entre nous, hélas, n’y arrivent jamais.
En quelques jours les feuilles ont grandi et nous on est sortis, vite, très vite pour former rapidement des grains, certes microscopiques, mais qui sont déjà bien visibles sur les minuscules excroissances.

Et c’est à partir de ce moment-là que j’ai besoin que mes parents soient bien nourris, bien protégés par des conditions climatiques correctes et par des « médecins » qui, nuit et jour, sont à mon chevet pour que, au bout du compte, je puisse de rien devenir un joli grain de raisin, tout beau, plein de santé et de sucre…pour donner enfin la vie à des vins de qualité.
Anne Marie me répète toujours que dans sa famille de vignerons champenois on disait que pour avoir du bon vin, la vigne et donc moi, petit grain de raisin, on doit souffrir… Moi je veux bien souffrir si c’est pour finir ma vie dans une jolie bouteille.

Bon je retourne grandir, je vous tiens au courant.